L’alcoolodépendance est-elle héréditaire ?

08/04/2022 6 mins de lecture

Le risque de devenir alcoolodépendant (« alcoolique») est-il sous l’influence de notre patrimoine génétique ? Existe-t-il des familles d’alcoolodépendants ? Cette question est fréquemment évoquée, tant par les personnes alcoolodépendantes qui s’inquiètent pour leurs enfants que par les addictologues qui s’intéressent à la prévention de cette addiction.

Aujourd’hui, les experts s’accordent à dire que les gènes jouent pour moitié dans le risque de dépendance à l’alcool, l’autre moitié étant liée à des facteurs relatifs à l’environnement de la personne : cadre familial et professionnel, niveau socio-économique, exposition aux occasions de boire, troubles du comportement ou troubles psychiques, etc.

Le rôle des gènes dans la vulnérabilité à l’alcool s’exerce à plusieurs niveaux que les chercheurs ont commencé à distinguer, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles stratégies de prévention et de prise en charge concernant cette addiction.

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Crédit photo : Vinotecarium - Pixabay

Les enfants de parents alcoolodépendants ont un risque plus élevé de le devenir à leur tour

Diverses études, menées chez des enfants de parents alcoolodépendants, ont montré que ces derniers ont un risque moyen de devenir alcoolodépendants environ 4 fois plus élevé que celui des enfants de même milieu issus de parents non alcoolodépendants. Ce chiffre est une moyenne et, à l’échelle individuelle, le risque varie selon divers facteurs : l’alcoolodépendance touche-t-elle un seul parent ou les deux ? Depuis combien de temps ? Quel impact a-t-elle sur les enfants ? Existe-t-il des facteurs aggravants comme la pauvreté, la violence, la dépression, etc. ? Tous ces paramètres déterminent le risque, au-delà de l’alcoolodépendance des parents.

De plus, ce risque plus élevé persiste lorsque les enfants de parents alcoolodépendants sont adoptés par des parents qui ne le sont pas, ce qui montre que les conditions de vie pendant l’enfance et l’adolescence ne peuvent pas expliquer, à elles seules, l’augmentation du risque observée. Il existe donc des bases génétiques à la vulnérabilité à l’alcool, qui viennent interagir avec des bases liées à l’environnement de la personne.

Quelle est la part de la génétique dans la vulnérabilité à l’alcoolodépendance ?

Une étude menée auprès de presque 6 000 jumeaux masculins finlandais a estimé que le patrimoine génétique joue pour 35 à 40 % du risque d’alcoolodépendance. D’autres études ont estimé cette part des gènes à environ 50-60 % du risque total, valeur qui est la plus couramment acceptée par les addictologues aujourd’hui.

Depuis une vingtaine d’années, la recherche sur les bases génétiques de l’alcoolodépendance a considérablement progressé et plusieurs gènes liés à cette prédisposition génétique ont été identifiés, en particulier sur les chromosomes 1, 2, 4 et 7. La dizaine de gènes qui ont été identifiés comme contribuant à la vulnérabilité à l’alcool peuvent être répartis dans trois groupes :

  • ceux qui influencent le métabolisme de l’alcool dans le corps (qui augmentent ou diminuent la résistance à l’ivresse) ;
  • ceux qui influencent le plaisir ressenti après la prise de boissons alcoolisées ;
  • ceux qui influencent les comportements qui exposent à la consommation excessive et répétée de boissons alcoolisées.

Chacun de ces gènes pris individuellement augmente modérément la vulnérabilité à l’alcool. Lorsque plusieurs d’entre eux sont présents simultanément chez une personne, son risque d’alcoolodépendance est fortement augmenté.

Le rôle des gènes liés au métabolisme de l’alcool

Lorsque nous consommons une boisson alcoolisée, l’alcool qu’elle contient est transformé par des enzymes du foie, les ADH (alcool déshydrogénases), en une substance, l’acétaldéhyde, qui produit des effets désagréables (rougeurs, sensation de chaleur et de faiblesse musculaire, palpitations, etc.). L’acétaldéhyde est ensuite transformé en acétate par une autre enzyme, l’aldéhyde déshydrogénase (ALDH).

Les chercheurs ont découvert que certaines mutations des gènes qui codent pour les ADH (en particulier ADH1 et ADH4) augmentent le risque d’alcoolodépendance, probablement en améliorant la résistance à l’alcool (ce qui permet de boire plus avant d’être trop ivre pour continuer).

À l’inverse, une mutation de l’ALDH1, très fréquente chez les personnes d’origine asiatique, ralentit la transformation de l’acétaldéhyde en acétate, ce qui provoque une accumulation d’acétaldéhyde dans le sang, avec ses conséquences désagréables. Les personnes qui présentent cette mutation ont, de ce fait, tendance à boire moins ce qui diminue par 6 leur risque de devenir dépendantes à l’alcool.

Le rôle des gènes liés au plaisir ressenti lors de consommation de boissons alcoolisées

D’autres mutations favorisant l’alcoolodépendance jouent sur le plaisir engendré par l’alcool. C’est le cas, par exemple, de mutations sur le gène DRD2 qui intervient dans la production dans le cerveau d’une substance appelée dopamine, liée à la sensation de plaisir. Une étude menée auprès de jeunes adultes a montré que, suite à la prise d’une seule gorgée de bière, les personnes issues de parents alcoolodépendants produisaient 4 fois plus de dopamine que celles dont les parents n’étaient pas dépendants à l’alcool.

Le rôle des gènes liés à la désinhibition du cortex cérébral

Une dernière famille de gènes contribue à la vulnérabilité à l’alcool en favorisant des comportements qui augmentent le risque d’abus de boissons alcoolisées, par exemple en diminuant la capacité d’une personne à faire preuve de modération dans sa consommation.

Lorsque des mutations de ces gènes sont présentes, certaines cellules du cerveau sont, en permanence, dans un état de déséquilibre entre excitation et inhibition. Habituellement, ces deux influences s’équilibrent. Mais chez les personnes alcoolodépendantes ou à risque de l’être, l’état d’excitation est prépondérant sur celui d’inhibition : on parle d’« état désinhibé permanent ».

Ce déséquilibre est particulièrement observé dans les zones du cortex cérébral responsables du jugement et de la prise de décision réfléchie. Les personnes qui souffrent de ce déséquilibre ont tendance à prendre des décisions impulsives et les addictologues ont remarqué qu’elles étaient davantage à risque d’alcoolodépendance.

Cette plus grande excitabilité de certaines cellules du cerveau est liée à des mutations portant sur des gènes qui codent pour des protéines présentes à la surface de ces cellules : en particulier, les récepteurs dits « gabaergiques » et ceux dits « muscariniques M2 ». Parce que, lors de mutation, ces récepteurs sont présents en moins grande quantité qu’habituellement sur les cellules nerveuses, le cortex cérébral perd de ses capacités de régulation de son activité et entre en état de désinhibition. Certains de ces gènes exposent également à un risque augmenté d’anxiété (par exemple le gène CREB), ou de dépression.

La recherche génétique continue pour soulager et prévenir l’alcoolodépendance

Il reste encore beaucoup à apprendre de l’influence des gènes sur la vulnérabilité à l’alcool. Mieux comprendre les interactions entre ces gènes et l’environnement de la personne permettra de mettre au point des traitements de l’alcoolodépendance plus ciblés, mais aussi d’améliorer la prévention de cette addiction.

Par exemple, certains addictologues proposent de systématiquement rechercher l’impulsivité (mais aussi l’anxiété ou la dépression) chez les adolescents issus de parents alcoolodépendants pour identifier ceux qui sont davantage à risque de le devenir eux-mêmes. Il serait alors possible de mettre en place un suivi précoce pour les sensibiliser à ce risque et leur apprendre à mieux contrôler leur impulsivité et leurs comportements vis-à-vis des boissons alcoolisées.

En conclusion, il est désormais admis que le patrimoine génétique joue pour moitié dans le risque de dépendance à l’alcool. Mais être issu d’une famille où la vulnérabilité à l’alcool est plus élevée que la moyenne ne doit pas être vécu comme une sentence. Les facteurs environnementaux jouent également pour moitié, dont certains peuvent être contrôlés pour réduire le risque de devenir dépendant.

Savoir que l’on est issu d’une famille plus exposée à cette addiction permet de prendre conscience, dès l’adolescence, que sa consommation de boissons alcoolisées doit être activement contrôlée, voire de choisir l’abstinence pour mettre toutes les chances de son côté. Cela permet également de sensibiliser très tôt ses enfants à leur plus grande vulnérabilité vis-à-vis de cette addiction.

Auteur : Service Public d'Information en Santé (SPIS)

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Bibliographie

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