Le jeûne peut-il contribuer à soigner un cancer ?
03/02/2025 10 mins de lecture
Depuis quelques années, le jeûne et les régimes restrictifs sont parfois évoqués dans le traitement de certaines maladies. Dans le contexte du cancer, ces pratiques sont supposées contribuer à guérir la maladie ou réduire les effets indésirables des chimiothérapies. À l’heure actuelle il n’existe aucune donnée fiable permettant de confirmer que les régimes restrictifs ou le jeûne aient ce type d'effet. Au contraire, cette pratique présente de nombreux risques, bien identifiés.
Une analyse récente des études scientifiques disponibles sur le sujet, effectuée par les experts du Réseau National Alimentation Cancer Recherche (NACRe), a montré que les données disponibles sur les effets du jeûne ou des régimes restrictifs chez ces patients ne sont pas fiables, les études menées étant de mauvaise qualité.
Parce que la perte de poids ou de masse musculaire chez les personnes atteintes de cancer est liée à une augmentation du risque de décès, la plus grande prudence est de mise concernant le jeûne dans cette maladie, dans l’attente de nouveaux résultats, obtenus au cours d’études méthodologiquement irréprochables.
Qu’est-ce que le jeûne et qui sont les personnes qui le pratiquent ?
Par « jeûne », on entend l’arrêt volontaire et temporaire de la prise d’aliments, pour quelques heures, une journée ou plusieurs jours. La prise de boissons peu ou non caloriques (eau, tisanes, bouillons de légumes, par exemple) est maintenue. Parfois, la période de jeûne est encadrée par deux périodes de diminution puis d’augmentation de la prise d’aliments, pour amener le corps à s’adapter progressivement à l’absence, puis au retour, des aliments.
Historiquement, le jeûne est souvent lié à la pratique religieuse. Dans ce contexte, il représente symboliquement une forme de purification de l’esprit et du corps, et une opportunité de se concentrer sur des exercices spirituels. Depuis le XIXe siècle, le jeûne est également promu dans un contexte d’amélioration de la santé. Dans certains pays, il continue à être pratiqué avec cet objectif, par exemple sous la forme de « maisons du jeûne » en Allemagne ou au Canada, où vont les personnes qui souhaitent faire cette expérience sous la supervision de professionnels de santé.
En France, la pratique du jeûne connait un regain d’intérêt depuis quelques années. On estime qu’environ 4 à 5 000 personnes le pratiquent régulièrement, hors de tout contexte religieux : ces personnes sont surtout des femmes (71 % des pratiquants), âgées de 45 à 60 ans (54 % des pratiquants) et plutôt diplômées.
Jeûne ou régimes restrictifs ?
Parfois, et c’est le cas dans les études portant sur jeûne et cancer, la notion de jeûne est élargie aux régimes dits « restrictifs » :
- le régime dit « de restriction calorique » (réduction du nombre de calories ingérées chaque jour, comme dans l’optique de perdre du poids) ;
- le régime dit « de restriction protéique » (où les protéines représentent moins de 10 % des calories quotidiennes totales) ;
- le régime dit « de restriction glucidique » (où les glucides représentent moins de 10 % des calories quotidiennes totales), également appelé « régime cétogène ».
Les effets de ces régimes sur le corps sont moins intenses que ceux du jeûne, mais ils ont tendance à être suivis sur de plus longues durées ce qui expose à des risques différents de ceux du jeûne.
Comprendre les effets du jeûne sur le corps
Que se passe-t-il lorsque nous nous abstenons de prendre des aliments ? Comment notre corps continue-t-il à trouver de l’énergie pour nourrir les cellules et assurer son fonctionnement ?
Au tout début du jeûne, l’énergie nécessaire à la vie va être obtenue en consommant une substance appelée « glycogène » (du glucose polymérisé et stocké dans le foie et les muscles). Mais nous ne disposons que de 220 à 370 grammes de glycogène. Que se passe-t-il ensuite ?
Pour réagir contre le manque de glucose, le corps va s’adapter en réduisant le taux de sucre dans le sang (glycémie) ainsi que le taux d’insuline. Certains organes, comme les muscles, vont diminuer leur consommation d’énergie. Mais d’autres organes, en particulier le cerveau et les globules rouges, ne peuvent pas réduire leurs besoins en énergie et le corps va devoir mettre en route des alternatives pour continuer à leur apporter suffisamment de carburant.
Les graisses vont petit à petit être consommées et transformées en acides gras qui, eux-mêmes, seront transformés en « corps cétoniques », des substances qui peuvent être utilisées comme source d’énergie par les cellules.
De plus, les protéines des muscles vont également être consommées pour produire du glucose à partir des acides aminés qui les composent. C’est le foie qui assure cette transformation appelée « néoglucogenèse ».
Quels sont les risques liés au jeûne et aux régimes restrictifs ?
Les risques liés au jeûne sont essentiellement ceux de la perte de masse musculaire et de graisses. Chez les personnes minces, voire maigres, la perte de graisse corporelle va accentuer la maigreur. De plus, la perte de masse musculaire va avoir un effet négatif sur l’état général et l’immunité.
Ces risques sont particulièrement problématiques chez les personnes qui souffrent de cancer. En effet, dans cette maladie, il a été démontré que la cachexie (perte importante de tissu graisseux) et la sarcopénie (perte significative de masse musculaire) constituent un risque supplémentaire de décès. De ce fait, une grande attention est portée au statut nutritionnel des patients atteints de cancer, avec parfois la prescription de suppléments nutritionnels riches en calories et en protéines, dans le but de maintenir le poids et la masse musculaire.
De plus, la production de corps cétoniques à partir des graisses tend à diminuer le pH du sang (qui devient plus acide), ce qui peut entraîner des effets indésirables : c’est l’« acidocétose » qui provoque des nausées, des vomissements, une soif importante, des maux de ventre, voire une confusion ou un comportement inhabituel.
Enfin, les régimes restrictifs, lorsqu’ils sont adoptés sur de longues périodes, peuvent être à l’origine de déséquilibres alimentaires dont les conséquences sont diverses selon les nutriments qui sont ingérés en quantité insuffisante.
Pourquoi le jeûne est-il étudié dans le contexte du cancer ?
Le jeûne et les régimes restrictifs font l’objet de nombreuses études scientifiques, pour comprendre leurs effets et pour évaluer leur intérêt dans diverses maladies. Par exemple, chez l’animal (essentiellement des rats et des souris), la restriction calorique (régime restrictif maintenu sur la durée ou jeûne intermittent régulier) a montré divers effets, dont l’extension de la durée de vie moyenne (cet effet n’a jamais été démontré dans l’espèce humaine).
Dans le contexte du cancer, il existe plus de 200 articles scientifiques sur des études menées chez la souris ou le rat sur des cancers dits « induits » (c’est-à-dire provoqués par les expérimentateurs, par exemple avec des produits cancérigènes). Certaines études montrent un effet bénéfique du jeûne, d’autres une absence d’effets, d’autres enfin un effet négatif. Par exemple, il existe une douzaine d’études montrant que le jeûne améliore la réponse de ces animaux à la chimiothérapie anticancéreuse. Mais une dizaine d’études ne montre aucun effet et deux études montrent au contraire une diminution de l’efficacité de la chimiothérapie et une augmentation de la mortalité des animaux malades.
De plus, il existe de très nombreuses publications sur les effets du jeûne ou des régimes restrictifs sur le fonctionnement des cellules cancéreuses en culture, études qui suggèrent que réduire l’apport en aliments perturbe certaines réactions chimiques nécessaires à la croissance des tumeurs cancéreuses.
Pour toutes ces raisons, certaines équipes de recherche ont souhaité explorer les effets du jeûne et des régimes restrictifs chez des patients, dans le cadre des traitements contre le cancer.
Une analyse récente fait le point sur les études scientifiques autour du jeûne
Fin 2017, le Réseau National Alimentation Cancer Recherche (NACRe) a publié un rapport sur l’état actuel des connaissances scientifiques sur la relation entre le jeûne ou les régimes restrictifs et le cancer, ainsi que sur la place du jeûne en France. Globalement, cette expertise collective identifie une quinzaine d’études cliniques menées chez l’homme.
Malheureusement, ces études ont porté sur de petits groupes de patients (en général moins de 20) ce qui rend leur analyse statistique difficile voire impossible. De plus, ces études n’ont pas toujours respecté deux règles fondamentales de la recherche clinique : la comparaison avec un groupe contrôle (c’est-à-dire des patients qui n’ont pas suivi de programme de jeûne ou de restriction alimentaire), ainsi que la randomisation (nécessaire pour s’assurer que les groupes de patients comparés présentaient les mêmes caractéristiques au début de l’étude). Le non-respect de ces règles rend les conclusions des études difficiles à évaluer en termes de fiabilité.
De plus, les experts du NACRe ont remarqué que, dans ces études, les patients n’avaient pas fait l’objet d’un bilan nutritionnel avant de commencer l’étude, pour s’assurer que tous les participants partaient sur un pied d’égalité face au jeûne.
Au-delà de cette quinzaine d’études cliniques ayant fait l’objet de publications, le rapport du NACRe a identifié 37 études cliniques dont les résultats n’étaient pas connus au moment de la rédaction du rapport : 2 études suspendues avant la fin (difficultés pour trouver des participants ou pour suivre le régime imposé), 11 études terminées dont les résultats n’avaient pas encore été publiés et 24 études toujours en cours.
Le jeûne peut-il contribuer à guérir un cancer ?
Dans le rapport du NACRe, 9 études cliniques ont étudié l’effet du régime cétogène (restriction glucidique) sur la qualité de vie ou la progression du cancer (sur différents types de cancer). Concernant la progression du cancer, 3 études suggèrent un effet favorable du régime cétogène et 4 une absence d’effet, voire un effet aggravant. Ces études sont de faible qualité méthodologique (non contrôlées ou non randomisées, nombre de patients inférieur ou égal à 10).
Dans les 3 études suggérant un effet favorable sur la progression, la qualité de vie des patients suivant un régime cétogène n’a pas été améliorée, voire a été diminuée. Une perte de poids et de masse musculaire a également été observée chez ces patients.
En conclusion, les experts du NACRe estiment que « les données disponibles actuellement n’apportent pas de preuve d’un bénéfice du jeûne ou des régimes restrictifs analysés sur l’efficacité des traitements ou le pronostic. »
Le jeûne peut-il réduire les effets indésirables des chimiothérapies contre le cancer ?
Chez la souris, quelques études ont semblé indiquer que le jeûne ou les régimes restrictifs pouvaient contribuer à diminuer certains effets indésirables de la chimiothérapie.
Selon le rapport du NACRe, dans l’espèce humaine, seules deux études cliniques, menées sur un petit nombre de patients, apportent des résultats concernant les effets du jeûne sur les effets indésirables des chimiothérapies :
- réduction de la fatigue chez 10 patients d’une étude non contrôlée, non randomisée durant les cycles de chimiothérapie associés au jeûne ;
- diminution plus modeste du nombre de globules rouges et de plaquettes sanguines 21 jours après la chimiothérapie dans un groupe de 13 femmes traitées pour un cancer du sein. Néanmoins, dans cette étude, le nombre total d’effets indésirables observés dans le groupe soumis à un jeûne intermittent et dans le groupe contrôle étaient similaires.
Aucune de ces études n’a évalué l’effet du jeûne sur l’évolution de la maladie, la survie ou les récidives.
Pourquoi les effets observés chez les animaux ne se retrouvent-ils pas chez les patients ?
Comment expliquer que les résultats parfois prometteurs observés chez les rats et les souris ne soient pas retrouvés dans l’espèce humaine ? L’une des raisons mises en avant par les experts concerne les conditions du jeûne ou des régimes restrictifs utilisés dans les études animales. Ces conditions sont plus strictes et, parfois, plus durables que celles observées dans les études cliniques. Ce qui est possible chez les animaux n’est éthiquement pas possible chez des patients où une réduction importante des apports nutritionnels présente un risque significatif d’aggravation du pronostic (à cause de la perte de graisses et de muscles).
De plus, les animaux étudiés présentaient des cancers « induits » par les chercheurs, cancers qui n’ont pas forcément les mêmes caractéristiques biochimiques que des cancers apparus spontanément. Enfin, les animaux utilisés étaient des animaux jeunes alors que, dans les études humaines, les patients étaient, en moyenne, dans la seconde moitié de leur vie.
En conclusion, à l’heure actuelle et dans l’espèce humaine, il n’existe aucune évidence expérimentale fiable que le jeûne ou les régimes restrictifs puissent contribuer à guérir d’un cancer, ni permettre une réduction des effets indésirables des chimiothérapies. Parce que cette absence de données fiables est essentiellement due aux défauts méthodologiques des études cliniques menées sur le sujet, il reste à espérer que d’autres études, plus vastes et méthodologiquement irréprochables, se penchent rapidement sur ce sujet.
En attendant ces études, et du fait du risque de perte de graisses ou de muscles lié aux régimes restrictifs et au jeûne, la prudence est de mise. Les risques sont connus mais les bénéfices restent à identifier.