Le soja est-il un perturbateur endocrinien ?
27/06/2023 5 mins de lecture
Les perturbateurs endocriniens sont des substances qui interfèrent avec notre équilibre hormonal et peuvent, de ce fait, provoquer des effets indésirables. Parce qu’ils contiennent des substances qui imitent les hormones féminines, les produits à base de soja remplissent les critères de définition d’un perturbateur endocrinien. Pourtant, ils sont consommés en Asie sans souci, depuis des millénaires. Comme pour toutes les substances actives sur notre corps, tout est une question de dose. Petit point sur le soja et ses hormones féminisantes.

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Le soja, source de protéines
Les graines de soja sont un élément important de l’alimentation asiatique, comme source de protéines essentielle. Il sert à la fabrication d’aliments comme le tofu, le tempeh (une pâte plus ferme que le tofu), le miso (un mélange de soja et de céréales fermentés), le shoyu (la sauce soja), etc. En Europe, on le trouve également dans de nombreux produits destinés aux personnes végétariennes ou véganes : « lait » de soja, « yaourt » de soja, « steak » de soja, etc. Les protéines de soja sont également présentes dans de nombreux compléments alimentaires pour les sportifs (pour augmenter la quantité de protéines ingérées chaque jour).
Le soja, source d’hormones féminisantes
Outre ces protéines, les graines de soja sont également riches en phytoestrogènes, des substances propres aux végétaux mais qui ont, chez les animaux, une action similaire aux estrogènes (hormones féminines). Parmi ces phytoestrogènes, on peut citer les isoflavones (très présentes dans le soja) et les lignanes, plutôt retrouvées dans les graines de lin, le trèfle rouge (Trifolium pratense) ou l'actée à grappes noires (Cimifuga racemosa). Pour cette raison, les plantes riches en phytoestrogènes sont présentes dans de nombreux compléments alimentaires destinés à soulager les effets négatifs de la ménopause.
Du fait de la présence d’isoflavones dans les graines de soja, celles-ci exercent une action hormonale sur les personnes qui en consomment. Elles remplissent donc la définition d’un perturbateur endocrinien puisqu’elles imitent l’action d’une hormone féminisante.
La consommation de soja présente-t-elle un danger ?
Quelles sont les conséquences de la présence de phytoestrogènes dans les aliments fabriqués à partir de graines de soja ? Tout d’abord, rappelons que, dans les pays asiatiques, la consommation de soja est quotidienne (pour une moyenne de 50 grammes de protéines de soja par jour) mais, traditionnellement, les graines de soja sont longuement mises à tremper et bouillies longuement, ce qui réduit leur concentration en isoflavones.
Consommés avec modération, les aliments à base de soja ne semblent pas poser de problème majeur. Néanmoins, la consommation de quantités importantes d’aliments à base de soja semble être associée à une durée plus importante des règles (2 jours de plus). Cette consommation a également des effets sur la fertilité : en 2014, une étude menée auprès de 12 000 femmes a montré qu’une ingestion d’isoflavones supérieure à 40 mg/jour (l’équivalent d’environ 70 g de soja) diminue de 3 % la probabilité de donner naissance à un enfant. Chez les femmes enceintes, les autorités sanitaires françaises recommandent de limiter la consommation à un seul aliment à base de soja par jour.
Par ailleurs, une consommation excessive de soja peut diminuer l'absorption intestinale du fer contenu dans les végétaux, ainsi que celle du calcium, du magnésium, du zinc, du manganèse et du cuivre.
Si, dans les pays asiatiques, les enfants mangent des produits à base de soja de manière quotidienne, l’ancienne Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments, désormais Anses) a déconseillé, après analyse des données scientifiques, la consommation de produits à base de soja (« lait » de soja par exemple) chez les enfants de moins de 3 ans, et même chez les préadolescents. En effet, la petite enfance et la préadolescence sont deux périodes de la vie où l’organisme est très sensible aux estrogènes.
Que penser des isoflavones dans le traitement des troubles de la ménopause ?
Lorsque des études cliniques ont mis en évidence les risques associés aux traitements hormonaux de substitution (les traitements de la ménopause qui utilisent des hormones féminines, associés dans ces études à un risque plus élevé de cancers gynécologiques et d’AVC), les compléments alimentaires contenant des isoflavones ont pu apparaître comme une alternative moins risquée. Les isoflavones les plus fréquemment présentes dans ces compléments sont la génistéine, la daidzéine et la glycitéine, souvent sous forme de dérivés appelés génistine, daidzine et glycitine.
Dans le contexte des troubles de la ménopause, les isoflavones semblent très modérément efficaces : on estime qu’elles soulagent environ un tiers de femmes qui en prennent. De plus, elles ne semblent pas efficaces pour prévenir l’ostéoporose (fragilité osseuse liée à la diminution des taux sanguins d’estrogènes après la ménopause).
Les autorités de santé européennes (European Food Safety Authority et Commission européenne) se sont prononcées sur certaines allégations santé des compléments alimentaires contenant des isoflavones. Après examen des données scientifiques, elles ont interdit à ces compléments alimentaires de prétendre « soulager les symptômes vasomoteurs liés à la ménopause (bouffées de chaleur) », « contribuer à maintenir la densité des os pendant ou après la ménopause », « maintenir le bon fonctionnement des articulations après la ménopause » ou « favoriser la qualité des cheveux et la tonicité de la peau pendant et après la ménopause. » Prendre des compléments alimentaires contenant des isoflavones ne semble donc avoir que peu d’intérêt.
Attention aux compléments alimentaires contenant des isoflavones de soja
L’usage des isoflavones n’est pas sans danger. Leur activité estrogénique peut avoir des effets indésirables graves. Les produits contenant des isoflavones sont contre-indiqués chez les enfants, les femmes enceintes ou celles qui allaitent, ainsi que celles qui ont des antécédents personnels ou familiaux de cancers du sein, de l’utérus ou de l’ovaire (des cancers sensibles aux estrogènes). Les isoflavones semblent également augmenter le risque d’hyperplasie de l’endomètre (lésions précancéreuses au niveau de l’utérus).
Du fait de leur activité estrogénique, les isoflavones pourraient également avoir un effet négatif sur la fertilité masculine. De plus, les hommes qui présentent des troubles de la prostate doivent s’abstenir de prendre des compléments alimentaires contenant des isoflavones.
Enfin, les isoflavones pourraient interagir avec de nombreux médicaments : ceux des traitements contre l’ostéoporose, des traitements hormonaux ou des traitements contre les cancers du sein, de l’utérus ou de l’ovaire. De ce fait, la prise d’isoflavones doit impérativement être accompagnée d’un suivi médical.
En conclusion, les aliments à base de soja sont effectivement des perturbateurs endocriniens du fait de l’activité hormonale des isoflavones qu’ils contiennent. Mais la consommation occasionnelle d’aliments à base de soja ne semble pas poser de problème, à l’exception des jeunes enfants, des préadolescents et des femmes enceintes.
Enfin, les personnes qui prennent des compléments alimentaires contenant des substances dérivées du soja doivent être vigilantes sur leur consommation d’aliments à base de soja. Dans ce contexte, l’exposition aux phytoestrogènes peut rapidement devenir très supérieure à celle observée lors d’une alimentation contenant des quantités raisonnables de soja.