L’antibiorésistance : une menace invisible mais bien réelle
En 2021, on estime que l’antibiorésistance a été responsable de près de 1,3 million de décès dans le monde (Lancet 2024). En Europe, on évalue à 865 000 infections bactériennes résistantes aux antibiotiques pour environ 38 000 décès en 2019 (ECDC, 2022). En France, les chiffres sont tout aussi préoccupants : selon Santé publique France, environ 103 000 infections liées à des bactéries résistantes ont été recensées en 2019, entraînant plus de 4 400 décès (Santé Publique France).
Pourquoi est-il urgent d’agir ? Parce que ce phénomène peut concerner chacun d’entre nous et notre entourage, à tout moment de la vie, à travers des infections banales du quotidien.
Ce problème de plus en plus fréquent peut être illustré par l’exemple de Marie. Cette femme de 34 ans, consulte son médecin pour une cystite. Comme souvent, un antibiotique lui est prescrit. Mais quelques jours plus tard, ses symptômes persistent et s’aggravent : douleurs, fièvre, malaise.
Elle retourne voir son médecin traitant, qui prescrit une analyse d’urine. Les résultats montrent que la bactérie responsable de l’infection urinaire est non seulement résistante à l’antibiotique prescrit, mais aussi à plusieurs autres antibiotiques habituellement utilisés dans ce type d’infection. Marie n’a pas d’autres choix que d’être prise en charge à l’hôpital. L’infection finit par se soigner, mais au prix d’un traitement plus complexe en intraveineuse, et d’une hospitalisation.
Ce cas illustre une réalité croissante : des infections bénignes comme les infections urinaires, deviennent de plus en plus de véritables défis thérapeutiques. Elles durent plus longtemps et peuvent entrainer davantage de complications, de séquelles et parfois même le décès si la bactérie devient résistante à tous les antibiotiques (impasse thérapeutique).
Comment les bactéries deviennent résistantes ?
Les antibiotiques sont conçus pour tuer ou bloquer la croissance des bactéries responsables d’infections. Mais les bactéries disposent d’une incroyable capacité d’adaptation.
Comme tous les êtres vivants, les bactéries se reproduisent. A chaque nouvelle génération des mutations peuvent apparaitre dans l’ADN de la bactérie. Ces mutations peuvent parfois leur donner un avantage : devenir insensibles à un antibiotique. Il existe aussi certaines bactéries pouvant échanger directement entre elles des morceaux d’ADN qui contiennent des gènes de résistance. Leur but est celui de tout être vivant : survivre en s’adaptant au milieu dans lequel elles vivent.
Grâce à cela, les bactéries développent ainsi des mécanismes de défense variés, comme avoir la capacité de détruire un antibiotique, ou d’empêcher l’antibiotique d’entrer en elles par exemple.
Quand un patient prend un antibiotique, les bactéries sensibles sont détruites, mais celles qui portent les gènes de résistance peuvent ainsi survivre et potentiellement se multiplier.
Qui est concerné par l’antibiorésistance ?
Tout le monde peut, un jour ou l’autre, être porteur ou infecté par une bactérie résistante aux antibiotiques, quel que soit l’âge ou l’état de santé, même si l’augmentation de la résistance aux antibiotiques est particulièrement inquiétante pour les personnes les plus fragiles (personnes âgées, personnes atteintes de maladies graves, femmes enceintes, nourrissons…).
De plus, chacun d’entre nous peut aussi transmettre des bactéries résistantes à son entourage. Ainsi, n’importe qui, même quelqu’un qui n’a jamais pris d’antibiotiques, peut être contaminé par des bactéries résistantes. C’est aussi pour cela que les gestes d’hygiène (lavage des mains, vaccination, port du masque quand on est malade) sont si importants.
Que peut-on faire pour lutter contre l’antibiorésistance ?
L’antibiorésistance est un problème mondial, mais chacun de nous a un rôle à jouer pour limiter le phénomène. Pour cela nous pouvons tous agir de 2 manières : en prévenant les infections et en utilisant mieux les antibiotiques.
En effet, en prévenant les infections, cela permet de limiter la transmission de bactéries (résistantes ou non) et de limiter le besoin en antibiotique. Pour cela il existe un certain nombre d’actions que chacun peut réaliser :
- Le lavage des mains est l’un des moyens les plus efficaces pour éviter la transmission des bactéries. Il doit se faire à l’eau et au savon, pendant au moins 30 secondes, en insistant sur les paumes, le dos des mains, entre les doigts et sous les ongles. Il est important de le réaliser à des moments clés : avant de préparer un repas, avant de passer à table, après être allé aux toilettes, en rentrant chez soi, ou encore après s’être mouché, avoir toussé ou éternué (Voir recommandation du Haut Conseil de la Santé Publique).
- Porter un masque quand on présente des symptômes infectieux (toux, fièvre, éternuements…), surtout en période épidémique. Porter un masque chirurgical permet de limiter la transmission des microbes à son entourage et notamment aux personnes fragiles (enfants, personnes âgées, malades chroniques).
- Un grand nombre d’infections d’origine alimentaire peuvent être évitées par des gestes simples. Il est recommandé de se laver les mains avant de cuisiner et avant de manger, de laver soigneusement les fruits et légumes, de bien cuire les viandes et de respecter les conditions de conservation des aliments (Voir recommandation ANSES).
- La vaccination permet aussi d’éviter un certain nombre d’infections bactériennes graves, comme la pneumonie à pneumocoque ou la coqueluche. Elle protège l’individu mais aussi son entourage en réduisant la transmission.
- De la même manière, une bonne hygiène bucco-dentaire, une alimentation équilibrée, un sommeil suffisant et une activité physique régulière renforcent le système immunitaire et réduisent le risque d’infections.
Il est aussi nécessaire de mieux utiliser les antibiotiques. En effet, les antibiotiques ne sont pas des médicaments comme les autres.
- Ils ne soignent que les infections d’origine bactérienne, et restent inefficaces contre les virus tels que ceux du rhume ou de la grippe. C’est pourquoi il est important de ne les prendre que lorsqu’ils sont vraiment nécessaires, après un diagnostic médical.
- Dans certains cas, un test rapide (comme pour l’angine, ou l’infection urinaire) permet de confirmer si un antibiotique est utile.
- Lorsqu’un traitement antibiotique est prescrit, il doit être suivi jusqu’au bout, à la dose et au rythme indiqués, même si les symptômes s’améliorent rapidement. Arrêter trop tôt ou modifier soi-même le traitement favorise l’apparition de résistances.
- Enfin, il est déconseillé de garder les antibiotiques restants ou de les partager : chaque infection est différente, même si les symptômes se ressemblent parfois, et un antibiotique ne fonctionne pas sur chaque infection. Les antibiotiques non utilisés doivent être rapportés en pharmacie, afin d’être éliminés de manière sécurisée.
L’histoire de Gabriel, 56 ans, est un cas fréquent de comportement à éviter pour limiter les résistances bactériennes aux antibiotiques. Gabriel tousse et a des maux de tête. C’est gênant car il a beaucoup de travail en ce moment et ne peut pas se permettre d’être malade.
Il retrouve dans son armoire à pharmacie un antibiotique que le médecin a prescrit à sa femme il y a quelques mois pour une angine bactérienne. Il ne reste que 3 comprimés, mais « c’est toujours ça de pris », se dit Gabriel.
Ce que Gabriel ne sait pas, c’est que son infection est liée à un virus et que l’antibiotique ne sera d’aucune aide. Pire, il risque d’avoir des effets secondaires inutiles et de sélectionner des bactéries résistantes à cet antibiotique.
Un antibiotique est donné à une personne pour une infection précise. Décider si un antibiotique est utile ou non ne s’improvise pas et nécessite l’avis d’un professionnel de santé !
Un meilleur usage des antibiotiques concerne également les animaux. Les règles précédentes s’appliquent pour les prescriptions réalisées par le vétérinaire.
Enfin, d’autres substances peuvent favoriser le développement des résistances bactériennes. C’est le cas des détergents et des désinfectants utilisés quotidiennement et de manière excessive pour l’entretien de la maison. Il n’y a aucun intérêt à détruire les bactéries de notre environnement et l’utilisation de produits comme l’eau et le savon ou le vinaigre blanc suffisent à l’entretien quotidien.
Vos questions fréquentes
Pourquoi mon médecin ne me prescrit pas toujours d’antibiotique ?
Parce que les antibiotiques ne servent que contre les infections bactériennes. Or, de nombreuses infections sont causées par des virus (grippe, rhume, bronchite, bronchiolite, etc.). Dans ces cas-là, les antibiotiques seraient inutiles, voire nocifs : ils ne guériraient pas plus vite, favoriseraient l’antibiorésistance et peuvent avoir aussi des effets indésirables (allergie, diarrhée, mycoses…).
Que faire des antibiotiques restants ? Puis-je les réutiliser ?
Non. L’automédication est dangereuse : un antibiotique adapté à une ancienne infection ne sera pas forcément efficace contre une nouvelle, et cela pourrait retarder votre décision d’aller consulter et donc de débuter le bon traitement. Ne gardez pas vos antibiotiques « au cas où » et ne les partagez jamais. Rapportez toujours les boîtes non utilisées en pharmacie : elles seront éliminées en toute sécurité.
Est-ce que le corps humain s’habitue aux antibiotiques ?
Non. Ce n’est pas le corps qui s’habitue aux antibiotiques, mais les bactéries qui apprennent à résister. Plus on utilise les antibiotiques, plus on sélectionne les bactéries et plus elles développent des stratégies pour survivre. C’est pourquoi il est essentiel de réserver ces médicaments aux cas où ils sont vraiment nécessaires.
Est-ce grave si j’arrête mon antibiotique dès que je me sens mieux ?
Oui. Arrêter trop tôt favorise la survie de bactéries résistantes, qui peuvent ensuite se multiplier. Même si vous vous sentez rétabli, il est essentiel de suivre le traitement jusqu’au bout, à la dose et au rythme prescrits.
Pourquoi il y a-t-il de plus en plus de résistance ?
Pendant longtemps, les antibiotiques ont été considérés comme des médicaments “magiques”, parfois prescrits même quand ils n’étaient pas nécessaires ou utilisés par les patients en automédication sans avis médical. De plus, en agriculture, les antibiotiques ont longtemps été utilisés en excès également. La résistance est un phénomène naturel et inévitable. Mais c’est notre usage massif et parfois inadapté des antibiotiques qui accélère et multiplie la présence des bactéries résistantes.
Ressources fiables
Pour aller plus loin et trouver des informations claires, validées et à jour concernant l’antibiorésistance :
REPIA – Réseau de Prévention des Infections et de l’Antibiorésistance
OMS – Organisation mondiale de la santé
ANSES – Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail
ECDC – Centre européen de prévention et de contrôle des maladies
HCSP – Haut Conseil de la santé publique
SPF – Santé Publique France
PROMISE – Méta-réseau One Health de lutte contre l’antibiorésistance en France
ANEPF : Association Nationale des Etudiant en Pharmacie de France
- Vidéos explicatives sur le microbiote, les risques de mauvaise usage des antibiotiques, et l’antibiorésistance.
L'antibiorésistance, un problème de santé publique

Sources :
- Ministère de la Santé et de la Prévention : L’antibiorésistance : pourquoi est-ce si grave ? (MAJ 03/10/24) : https://sante.gouv.fr/prevention-en-sante/les-antibiotiques-des-medicaments-essentiels-a-preserver/des-antibiotiques-a-l-antibioresistance/article/l-antibioresistance-pourquoi-est-ce-si-grave
- Inserm : Résistance aux antibiotiques (MAJ 22/03/18) : https://www.inserm.fr/dossier/resistance-antibiotiques
- Antimicrobial Resistance Collaborators. Global burden of bacterial antimicrobial resistance in 2019 : a systematic analysis. Lancet. 2022;399(10325): 629-655
- SPF : Résistance aux antibiotiques (MAJ 20/01/25) : https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/infections-associees-aux-soins-et-resistance-aux-antibiotiques/resistance-aux-antibiotiques