Les questions que vous n’osez pas poser sur la santé mentale : entretien avec Astrid Chevance, psychiatre et chercheuse
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Publié le 21/03/2025
Information proposée par Ministère chargé de la santé
Astrid Chevance est psychiatre, cheffe de clinique en santé publique à l’université Paris-Cité, et chercheuse en épidémiologie. Spécialiste reconnue, elle nous aide à mieux comprendre la santé mentale et déconstruit beaucoup d’idées reçues, comme dans son dernier livre paru en 2022 .
Qu’est-ce que la santé mentale ?
La santé mentale est un état de bien-être permettant à une personne de se réaliser, de faire face aux difficultés de la vie et de participer à la vie de son entourage. Elle ne se limite pas à l’absence de maladie mentale : c’est une dimension essentielle de notre équilibre personnel et sociétal. Et c’est une préoccupation actuelle, tant pour les décideurs, que pour les acteurs économiques et les citoyens.
Quelle différence entre santé mentale et troubles psychiques ?
Les troubles psychiques, ou maladies psychiatriques, affectent certaines fonctions de l’être humain comme la pensée, la mémoire ou la régulation des émotions. Un exemple ? La dépression est le plus fréquent des troubles psychiques, touchant 300 millions de personnes dans le monde et 9,8 % des Français avant la pandémie de Covid-19. La santé mentale, quant à elle, est une notion plus large qui concerne tout le monde. On peut avoir une santé mentale altérée sans souffrir d’une maladie psychiatrique. Inversement on peut se rétablir d’une maladie psychiatrique et retrouver un état de santé mentale satisfaisant.
Quels sont les facteurs qui influencent notre santé mentale ?
De nombreux éléments jouent sur notre santé mentale : conditions socio-économiques, précarité, conflits, exposition à la pollution sonore et lumineuse, alimentation, sommeil, violences et discriminations (comme par exemple le sexisme et le racisme). Les liens entre pollution, réchauffement climatique, c’est-à-dire le poids des sociétés sur notre environnement, et la santé mentale sont aussi un nouveau terrain d’exploration pour les épidémiologistes. La consommation de substances comme l’alcool et le cannabis ont aussi un effet sur la santé mentale. L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) estime que 50 à 75 % des Français présentent des symptômes anxieux et dépressifs dans un contexte de consommation excessive d’alcool. L’effet de ces substances est particulièrement néfaste sur les plus jeunes dont le cerveau se développe. À noter qu’on considère que le cerveau humain se développe jusqu’ à 25 ans contrairement à d’autres organes de notre corps qui sont « adultes » plus tôt, et qu’il reste donc particulièrement vulnérable jusqu’à cet âge !
Source : Service d'information du Gouvernement
Astrid Chevance-Interview
Notre société est-elle compatible avec une bonne santé mentale ?
Les conditions de vie économiques, sociales et politiques ont un impact majeur sur la santé mentale de la population. Cela parait évident lorsqu’on pense à des situations extrêmes comme par exemple des zones de conflits armés. Mais c’est aussi le cas pour des situations plus répandues de précarité socio-économique ou de conditions de travail exposant les personnes à un stress intense et chronique. Par exemple, le stress professionnel peut conduire au burn-out, une réalité de plus en plus reconnue. La santé publique joue justement un rôle clé dans l’identification des facteurs sociétaux influant sur notre santé mentale et peut proposer des interventions et des politiques publiques pour prévenir la dégradation de la santé mentale.
Le « burn-out » existe-t-il vraiment ?
L'épuisement professionnel est un syndrome résultat d’un stress chronique au travail reconnu par l’Organisation mondiale de la santé. Il se caractérise par un épuisement physique et mental, un cynisme ou un retrait par rapport au travail et une perte d’efficacité professionnelle. Pour autant, le burn-out n’est pas reconnu comme une maladie par la psychiatrie contemporaine mais comme un syndrome. Il est important de consulter un médecin pour éliminer des diagnostics différentiels proches comme une dépression ou un trouble anxieux par exemple, et proposer une prise en charge notamment en lien avec la médecine du travail.
Consulter un « psy », est-ce seulement pour les « fous » ?
Absolument pas ! On assimile souvent la psychiatrie et la folie, mais ce terme est absent des catégories diagnostiques de la discipline. Il ne s’agit ni d’un terme médical, ni d’un terme scientifique actuel. Bien plus la folie relève soit du langage courant, ou du langage littéraire et artistique mais ce n’est pas le lieu ici d’en dire plus. Les psychiatres et les psychologues accompagnent des personnes qui vivent avec un trouble psychique identifié (dépression, trouble du comportement alimentaire, troubles bipolaires, etc.). Les psychologues pour leur part accompagnent aussi des personnes qui n’ont pas de troubles pour des raisons diverses : mais mieux comprendre le fonctionnement de leurs émotions, ou leurs relations aux autres, ou encore qui ont besoin d’une aide professionnelle pour traverser des moments de vie intenses ou difficiles, etc.
Malheureusement, aujourd’hui encore, consulter un psychiatre ou un psychologue en France n’est pas toujours simple à assumer socialement. Nombre de personnes cachent à leur entourage le fait qu’ils aillent voir un « psy » par peur des réactions. Plus grave encore, il est même parfois difficile pour un médecin traitant, de recommander à ses patients d’aller consulter un psychiatre ou un psychologue. Tout cela contribue à retarder l’accès aux soins avec un impact direct sur la santé des personnes. Mais les choses sont en train de bouger et de plus en plus de personnes, y compris des célébrités, en parlent pour dédramatiser et déstigmatiser le recours aux soins.
Psychologue ou psychiatre : comment choisir ?
Le psychiatre est un médecin spécialisé dans les troubles psychiques, il peut poser un diagnostic, prescrire des examens biologiques ou d’imagerie et prescrire un traitement (médicament, psychothérapie, neurostimulation, etc.). Le psychologue, titulaire d’un master en psychologie propose des psychothérapies. Il existe aussi plein d’autres professions dans le champ de la santé mentale (neuropsychologue, psychomotricien, etc.). Attention cependant à vérifier que vous consultez bien un professionnel de santé, car il existe des personnes qui vendent un « accompagnement » sans pour autant être formé à la santé ou a fortiori à la santé mentale. Les dérives dans ce champ sont réelles.
Pour choisir, il est donc préférable de consulter dans un premier temps un médecin généraliste qui pourra vous orienter en fonctions de vos besoins. Passer d’abord par un médecin permet d’éliminer ce qu’on appelle des diagnostics différentiels, c’est à dire d’autres maladies qui peuvent donner des symptômes similaires (anémie, hypothyroïdie, syndrome d’apnée du sommeil, maladies auto-immunes et inflammatoires, cancers, etc.) mais qui ne relèvent pas de la psychologie. Il ne faut pas passer à côté de cela.
Pourquoi a-t-on peur d’aller chez le « psy » ?
En général, tout le monde a peur des hôpitaux, des médecins, psys ou pas. La maladie est une expérience fondamentalement angoissante et les soins médicaux peuvent être parfois invasifs, douloureux, etc. La « peur du psy » est à resituer aussi dans ce cadre plus large de la peur de la maladie et de la médecine. Dans le cas des troubles psychiques, il y a aussi le côté invisible et impalpable de la maladie qui touche au plus intime de l’être (les pensées, les émotions, etc). Ce sont des troubles plus difficiles à comprendre et donc qui font peut-être un peu plus peur. Il faut aussi prendre conscience d’une certaine ignorance autour de la santé mentale dans la population : il est assez classique d’avoir peur de ce qu’on ne connaît pas. Les représentations culturelles de la psychiatrie n’aident pas ! Tout le monde a en tête des images de violence, de contrainte, etc., véhiculés par des films historiques sur la psychiatrie. Cela n’encourage pas à consulter ! Heureusement, il existe maintenant des films, musique, livres, etc., qui proposent un autre regard sur les troubles psychiques, les soins et la santé mentale.
À côté de la peur, il faut ajouter une autre émotion, la honte, attachée à la stigmatisation des maladies mentales. On peut avoir peur d'être jugé par ses proches, et la société en général, si l’on consulte un « psy ». Pourtant, consulter un spécialiste, c’est prendre soin de soi et chercher des solutions pour aller mieux. Cela change aussi progressivement, heureusement.
Comment aider un proche en souffrance ?
Le soutien des proches est essentiel lorsque l’on va mal, comme pour toute autre maladie. Il peut s’agir d’encourager la personne à consulter un médecin, de l’aider à prendre rendez-vous, ou simplement déjà de reconnaitre sa souffrance psychique comme digne de considération, sans la banaliser. Parfois, la personne qui souffre d’un trouble psychique ne se rend pas compte de son état, d’où l’importance d’une aide extérieure. Par contre, on ne peut pas seulement compter sur ses proches ou ses amis pour se rétablir plutôt que vers des professionnels. Cela revient à faire porter sur des personnes non formées une responsabilité importante.
Dernier ouvrage paru : En finir avec les idées fausses sur la psychiatrie et la santé mentale, sous la direction d’Astrid Chevance, 2022, éditions de l’Atelier.
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