#EnBref - Réseaux sociaux et troubles du comportement alimentaire : éclairages de professionnels des addictions
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Publié le 05/06/2025
Information proposée par Service Public d’Information en Santé
Anorexie mentale, boulimie, hyperphagie boulimique… les troubles du comportement alimentaire (TCA) sont des pathologies dans lesquelles l’environnement social et l’imagerie mentale jouent un rôle important. A ce titre, les réseaux sociaux peuvent être un facteur de risque qui contribue à déclencher la maladie, à favoriser son maintien ou à générer des rechutes. Quels sont les mécanismes à l’œuvre ? Comment mieux maîtriser ces outils numériques ? Analyse et conseils avec la professeure Mélina Fatseas, psychiatre et cheffe du pôle d’addictologie du CHU de Bordeaux, et Léna Bourdier, psychologue clinicienne spécialiste des TCA au sein de ce même pôle.
On parle de « troubles du comportement alimentaire (TCA) » mais de quoi s’agit-il exactement ?
Pre Mélina Fatseas : Que ce soit l’anorexie, la boulimie ou l’hyperphagie, ces troubles sont caractérisés par des habitudes, des pensées ou des comportements dysfonctionnels vis-à-vis de l’alimentation et de l’image du corps. Les personnes développent des préoccupations envahissantes sur le poids et l’apparence physique avec une perception souvent anormale de leur corps ainsi qu’une estime de soi altérée. Ces pensées dysfonctionnelles vont s’associer à une recherche de contrôle alimentaire à visée de contrôle du poids en développant une lutte active contre la faim. Ces manifestations cliniques vont avoir un retentissement majeur sur la santé physique mais aussi le fonctionnement psychosocial et familial de la personne.
Cela devient une obsession, si bien que les personnes concernées développent des stratégies de contrôle : ce peut être des restrictions alimentaires, en diminuant les quantités ou en éliminant les aliments jugés trop caloriques, ou bien des conduites de purge telles que des vomissements, ou encore de l’hyperactivité physique. A cela s’associe une perturbation des signaux internes de faim et de satiété.
D’où viennent ces pathologies ?
MF : Elles sont complexes et multifactorielles. Il y a des facteurs individuels liés à la génétique, à la personnalité (caractère anxieux ou perfectionniste…) ou au développement affectif, psychologique de la personne. Et également une grande part liée à l’environnement social, en particulier à travers tout ce qui est véhiculé par les médias et les réseaux sociaux concernant les normes corporelles et l’idéal de minceur. C’est l’une des raisons pour lesquelles les TCA, en particulier l’anorexie et la boulimie, touchent très majoritairement les femmes (90 % des patients). Mais les hommes ne sont pas non plus épargnés avec un idéal de minceur souvent dominé par la recherche de masse musculaire et de performance sportive. Bien que moins connus et médiatisés, les TCA chez l’homme sont donc aussi une réalité sur laquelle il est important de sensibiliser le grand public et les professionnels pour améliorer le repérage.
Le plus souvent, ces maladies se manifestent également dans une période charnière qu’est l’adolescence. C’est un moment où l’on cherche à se construire, où l’on est en quête identitaire, avec un corps qui change et beaucoup de comparaison aux autres. C’est aussi un moment où l’on est plus vulnérable à ce qui nous arrive comme messages et comme images, en particulier via les réseaux sociaux qu’utilisent beaucoup les adolescents et les jeunes adultes.
Comment les réseaux sociaux ont-ils participé à la hausse récente du nombre de personnes souffrant de TCA ?
Léna Bourdier : On a observé le rôle délétère que pouvaient jouer les réseaux sociaux lors du confinement lié au Covid. A cette occasion, les plateformes en ligne se sont mises à occuper une place prépondérante dans la vie de beaucoup de gens.
Dans ce moment de crise déjà fragilisant en termes de santé mentale, on a vu se multiplier les vidéos incitant à prendre soin de soi et de son corps… parfois à l’excès. Vouloir manger sainement et faire du sport est normal, mais beaucoup de personnes ont pu basculer ou rechuter à cette occasion dans des comportements rigides et pathologiques. En particulier si elles avaient déjà des prédispositions génétiques ou psychologiques.
Concrètement, quels types de contenus sont en cause ?
Mélina Fatseas : On trouve bien sûr en ligne des vidéos qui font directement l’éloge de la minceur extrême voire de la maigreur. Elles peuvent par exemple donner des conseils pour perdre du poids le plus vite possible, ou encore pour se faire vomir ou atteindre un déficit en calories très important, comme dans le cas de la tendance « skinny tok » sur TikTok. C’est éminemment problématique.
Mais souvent, c’est plus insidieux. Faute d’une modération suffisante, une large part des (très nombreux) contenus liés à la nutrition, au sport et à l’hygiène de vie relayent des informations erronées. Ils participent ainsi à renforcer des croyances néfastes, et les personnes qui y sont exposées peuvent développer des comportements dangereux en supprimant de nombreux aliments de leur alimentation pour de mauvaises raisons, et en mettant en place des rituels qui ne sont pas sains.
Par ailleurs, nous sommes tous pris dans des injonctions contradictoires : ces discours sur le contrôle de soi sont en opposition radicale par rapport à la publicité et au marketing de l’agro-industrie, qui nous incite souvent à consommer des aliments ultra caloriques, ultra transformés mais très satisfaisants et hautement addictifs. Il n’est dès lors pas étonnant d’observer par exemple des phénomènes d’anorexie-boulimie, avec une dérégulation totale de la prise alimentaire.
Comment éviter que l’usage des réseaux ne renforce ces maladies ?
MF : Pour l’heure, la prévention est laissée à la charge des individus eux-mêmes, et en particulier des familles et de l’école pour ce qui concerne les plus jeunes. Si l’on veut protéger leur santé mentale, il est indispensable de fournir aux enfants une solide éducation au numérique. Elle seule leur permettra de développer leur esprit critique et de prendre le recul nécessaire par rapport à ce qu’ils voient sur les plateformes.
Votre pôle a mis en place des ateliers thérapeutiques dédiés aux réseaux sociaux et à leur usage. En quoi consistent-ils ?
LB : Nous avons constaté qu’il était bénéfique d’aborder la question des réseaux dans notre parcours de soins lié aux TCA. C’est pourquoi nous réunissons régulièrement nos jeunes patients pour discuter de leurs usages et de leur perception de ces outils. Nous effectuons d’abord un état des lieux des réseaux que chacun utilise, du temps qu’il y passe et du type de contenus qu’il y consulte – on retrouve le plus souvent des vidéos liées à l’activité physique, à l’alimentation ou encore aux « morning routines ».
A partir de là, nous nous employons à faire de la sensibilisation. Ces patients sont-ils bien conscients que ce qu’ils voient sur les réseaux ne reflète pas toujours la réalité, et que les modèles de vie proposés ne sont pas forcément souhaitables ? Se rendent-ils compte que les visages et les corps sont souvent retouchés via des filtres ? Savent-ils que les algorithmes des plateformes ont tendance à les enfermer dans une bulle limitée aux sujets qu’ils consomment déjà ?
Suite à cela, nous leur proposons un suivi individuel pour essayer de modérer et de diversifier leur usage des réseaux. Je leur explique par exemple comment aller chercher des contenus liés à d’autres centres d’intérêts, pour ouvrir leur horizon. Je leur montre également que sur certaines plateformes, il existe un bouton permettant pour ne plus voir apparaître dans son fil d’actualités des vidéos similaires à celles qui posent problème.
Quel est le rôle des parents dans tout cela ?
MF : En premier lieu, leur discours et leur attitude vis-à-vis du corps et de l’alimentation est important lors de cette période charnière qu’est l’adolescence. Il faut insister sur la diversité de l’alimentation, faire attention aux évictions rigides et aux comportements extrêmes… tout en jugeant le moins possible : nos patientes rapportent fréquemment les commentaires blessants de leur entourage sur leur corps. Ce peut même être un déclencheur de TCA.
LB : Concernant plus spécifiquement les réseaux sociaux, les parents doivent autant que possible être attentifs à ce que regardent leurs enfants et ados. Le mieux est de fixer des règles quant à l’utilisation du numérique et au temps qu’ils y passent. Un enfant n’a pas les outils psychologiques pour se protéger lui-même, il est par nature vulnérable lorsqu’il navigue sur ces plateformes.
Pour autant, il ne faut pas accabler les parents. Nous savons qu’il est compliqué de suivre l’évolution très rapide de ces réseaux, même pour nous qui travaillons avec. Aujourd’hui, ils font de toute façon partie de la vie des adolescents, il est donc impossible de prétendre les leur interdire ou en avoir le contrôle complet.
Ces plateformes peuvent-elles aussi avoir des effets bénéfiques sur les TCA ?
LB : Absolument. Il y a par exemple tout un mouvement émergent autour de discours « body positive » qui prônent l’acceptation de son corps. On y trouve aussi de plus en plus de contenus « Instagram versus reality » qui déconstruisent parfois avec humour les photos, vidéos et discours trop parfaits que l’on trouve en ligne, et qui ne correspondent en rien à la vie réelle.
Enfin, les réseaux sociaux peuvent aussi être des lieux d’information sur la maladie, ou de partage entre les personnes qui en souffrent. Toutefois, il faut là aussi rester vigilant car il manque souvent un regard médical sur ce qui est dit. Notamment pour les comptes de « recovery », dont nos patients sont très friands : des personnes y prennent la parole sur leur rétablissement à l’issue d’un TCA… sauf que l’on ne connait pas forcément le parcours réel de ces internautes, et que leur discours peut engendrer de la culpabilisation.
Merci à nos interlocutrices :
- Pre Mélina Fatseas, psychiatre addictologue, cheffe du pôle d’addictologie du CHU de Bordeaux et du CH Charles Perrens, coordonnatrice du Centre de Recours et de Coordination régional des Troubles du comportement alimentaire
- Léna Bourdier psychologue clinicienne, Dre en psychologie, filière des troubles du comportement alimentaire, pôle d’addictologie, CHU de Bordeaux
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