Cadmium et alimentation : démêler le vrai du faux
26/05/2026 9 mins de lecture
Le cadmium est un métal lourd présent dans l’environnement et dans de nombreux aliments du quotidien. D’où vient-il, comment y sommes-nous exposés et comment limiter son exposition ?
« Le cadmium est présent dans les sols à cause des usines »
Pas seulement. Le cadmium est un métal lourd toxique, classé cancérogène certain pour l’être humain (1). Il est naturellement présent dans les sols à l’état de traces, c’est-à-dire en très petites quantités (entre 0,1 et 1 mg par kg de sol), avec de grandes différences selon les régions. Les concentrations de cadmium ont augmenté sous l’effet des activités humaines, comme l’agriculture (par l’utilisation d’engrais ou de pesticides contaminés) et les industries de métallurgie. Les engrais minéraux, majoritairement phosphatés et fabriqués pour certains à partir de roches contenant du cadmium, représentent en moyenne à eux seuls plus de la moitié des apports de cadmium dans les sols agricoles français (2). Une part du cadmium présent dans les sols provient des retombées atmosphériques, variables selon les territoires. Très importantes au XXe siècle, elles contribuent encore aujourd’hui au stock de cadmium dans les sols, jusqu’à environ 30 % dans certaines zones. Aujourd’hui, la pollution des sols au cadmium via la pollution atmosphérique est très faible (3).
« Le tabac est aussi une source d’exposition au cadmium »
Vrai. Le cadmium présent dans les sols est absorbé par les plantes, et peut donc se retrouver dans la chaîne alimentaire. Environ 98 % de l’exposition totale provient de l’alimentation chez les enfants et les adultes non-fumeurs, selon l’avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Mais chez les fumeurs, le tabac constitue la seconde source importante d’exposition : il peut représenter jusqu’à 43 % de l’exposition, contre environ 55 % pour l’alimentation, et leur imprégnation au cadmium est en moyenne 50% plus élevée que celle des non-fumeurs.
« Le cadmium ne pose problème qu’à forte dose »
Faux. Le cadmium est classé mutagène (c’est-à-dire ayant des effets sur l’ADN) et toxique pour la reproduction (4).
Il est aussi reconnu comme cancérogène :
- certain pour le poumon en milieu professionnel (5)
- suspecté d’induire d’autres cancers (pancréas, vessie, prostate et sein) (6).
Il a aussi des effets prouvés sur les reins et les os (7) : en cas d’exposition prolongée, même à faible dose par voie orale, principalement par l’alimentation, le cadmium entraîne des atteintes rénales, pouvant évoluer à terme vers une insuffisance rénale et une fragilité osseuse, augmentant le risque d’ostéoporose et de fractures.
D’autres effets indésirables sont également identifiés notamment sur le neurodéveloppement et le système cardio vasculaire (8).
Selon l’étude de biosurveillance Esteban menée par Santé publique France entre 2014 et 2016 (9), qui mesure le niveau d’imprégnation aux métaux lourds, 47 % des adultes français présentent des concentrations urinaires de cadmium supérieures au seuil critique fixé par les experts de l’Anses à 0,5 µg par gramme de créatinine. 18 % des enfants présentent déjà des concentrations urinaires supérieures à la concentration critique dans les urines.
L’étude constate également que l’imprégnation de la population française a presque doublé en une dizaine d’années par rapport aux précédentes données issues de l’Étude nationale nutrition santé (ENNS) menée en 2006 (10). Cette progression est préoccupante car le cadmium s’accumule dans l’organisme (notamment dans les reins et le foie) et s’élimine très lentement. Il met alors entre 10 et 30 ans pour être éliminé de moitié par l’organisme (11).
L’enquête Albane actuellement en cours permettra de produire des nouvelles données d’imprégnation de la population française au cadmium, les résultats sont attendus dès 2028.
« Le cadmium dans les aliments provoque le cancer chez l’être humain »
Pas si simple. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) classe le cadmium comme cancérogène certain pour l’être humain, notamment pour ses effets au niveau du poumon chez les travailleurs exposés (12). Les études sur l’exposition au cadmium par inhalation concernent surtout des travailleurs fortement exposés (industrie, fonderies, batteries), avec des résultats globalement hétérogènes. Certaines cohortes américaines montrent une augmentation du risque de cancer du poumon chez des travailleurs exposés au cadmium. Toutefois, d’autres études menées en Europe et aux États-Unis, comme celle menée en 2004 parmi des ouvriers d’une usine de batterie nickel-cadmium en Grande-Bretagne, ne retrouvent pas d’association significative, notamment lorsque d’autres facteurs d’exposition (arsenic, plomb, antimoine…) sont pris en compte.
Pour l’exposition par ingestion (par voie orale – ingestion d’aliments notamment), l’expertise de l’Anses publiée en 2026 (13) indique qu’un lien est prouvé entre l’exposition orale au cadmium et la survenue de cancers chez les animaux, à des doses supérieures à celles induisant les effets rénaux et osseux. Elle précise que chez l’être humain, le lien entre l’exposition par voie orale et la survenue de cancers n’est pas clairement établi : on parle de suspicion d’augmentation du risque de cancers lié à l’exposition au cadmium.
Le principal biais des études analysées par les experts de l’Anses dans leur rapport réside dans la présence de facteurs de confusion importants qui peuvent rendre difficile l’exploitation des résultats pour l’évaluation du risque cancérogène imputable au seul cadmium. En effet, ces travaux ne prennent pas toujours en compte d’autres expositions susceptibles d’influencer les résultats tels que certains autres métaux cancérogènes comme l’arsenic ou le nickel, auxquels les populations étudiées peuvent être exposées en même temps que le cadmium. Le tabagisme constitue également un facteur majeur puisqu’il est à la fois une source importante de cadmium et un facteur de risque reconnu de plusieurs cancers.
« Il suffit d’éviter de manger les aliments les plus contaminés »
Pas exactement. Les études de l'alimentation française menées par l'Anses (EAT2 entre 2006 et 2010, et EAT3 entre 2019 et 2026) (14) montrent, à plusieurs décennies d'écart, que les aliments les plus contaminés en cadmium sont les crustacés et mollusques, le chocolat et les abats, notamment les rognons. Ces mêmes études précisent cependant que la quantité de cadmium ingérée dépend du niveau de consommation. Ainsi chez les adultes comme chez les enfants, des aliments moins contaminés mais consommés quotidiennement, comme le pain, les pommes de terre, les céréales du petit-déjeuner et les gâteaux ou viennoiseries, contribuent en réalité davantage à l'exposition globale. Si, entre les deux études, les concentrations en cadmium observées dans les aliments ont diminué en moyenne, elles ont toutefois augmenté pour 28 % des aliments et notamment pour certains produits céréaliers, en particulier les céréales pour petit déjeuner.
« Les enfants sont autant exposés que les adultes »
Faux. Selon l’Anses, environ 25 % des enfants dépassent la dose journalière tolérable (fixée par l’Anses à 0,35 microgramme de cadmium par kilogramme de poids corporel par jour), contre moins de 2 % des adultes. (15) Les enfants et les jeunes âgés de moins de 18 ans sont plus exposésecar ils consomment davantage d’aliments rapporté à leur poids et leur alimentation, riche en produits céréaliers (pâtes, biscuits, céréales et gâteaux), contribue à cette surexposition.
« Les aliments bio ne contiennent pas de cadmium ? »
Faux. Les aliments bio peuvent en contenir en raison de la présence naturelle de cadmium dans les sols. Une méta-analyse publiée en 2014 dans le British Journal of Nutrition, qui a compilé 343 études (16), conclut que les cultures bio contiennent en moyenne 48% de cadmium en moins que les cultures conventionnelles. Cependant la majorité des études analysées sont menées en Europe et seules 2% concernent la France. Des travaux plus récents i, montrent par ailleurs des résultats contrastés avec des niveaux plus faibles en bio pour certains aliments et des différences inexistantes pour d’autres. L’origine géographique joue un rôle déterminant. Par exemple, le cacao cultivé en Amérique latine est plus riche en cadmium que celui d’Afrique de l’Ouest. En résumé, la quantité de cadmium dans les aliments bio varie beaucoup selon les produits et leur origine même s’il est admis (17) qu’une telle alimentation réduit l’exposition globale aux contaminants chimiques.
« Que manger pour limiter son exposition au cadmium ? On ne peut rien faire pour limiter son exposition au cadmium »
Faux.
Varier son alimentation
Varier son alimentation permet de limiter l’accumulation du cadmium dans l’organisme. En effet, changer régulièrement l’origine des produits en alternant les lieux d’achat, les provenances et les marques sont des moyens efficaces pour limiter l’exposition répétée.
Équilibrer ses repas
Il est aussi conseillé de limiter certains aliments, comme les abats, ainsi que certains produits céréaliers très consommés qui peuvent être par ailleurs gras et sucrés (céréales du petit-déjeuner, biscuits, gâteaux). Il est également recommandé de manger davantage de légumineuses (lentilles, pois chiches, haricots) pour ne pas dépendre uniquement des pâtes ou du pain comme source de glucides.
Ces recommandations (diversifier son alimentation et les sources d’approvisionnement, limiter certains aliments, élargir ses sources de glucides) rejoignent les grands principes d'une alimentation équilibrée. Pour les mettre en pratique concrètement, le site mangerbouger.fr propose des repères accessibles (portions, fréquences, alternatives pour chaque groupe d'aliments) issus du Programme national nutrition santé (PNNS). Fondés sur des bases scientifiques solides, ces repères visent à couvrir les besoins nutritionnels tout en limitant les excès et l'exposition aux contaminants présents dans l'alimentation.
« La règlementation ne peut rien contre le cadmium dans les sols »
Faux, mais cela prendra du temps.
Le levier principal est de réduire la contamination à la source, c'est-à-dire dans les engrais phosphatés, qui représentent environ la moitié des apports de cadmium dans les sols agricoles. Leur teneur en cadmium est déjà encadrée au niveau européen : actuellement fixée à 60 mg/kg, avec un réexamen prévu en 2026. Dans ce contexte, la France prévoit de faire évoluer son cadre réglementaire national sur les fertilisants pour s’aligner à court terme sur ce seuil européen de 60 mg/kg, puis aller progressivement au-delà, sur la base des recommandations des agences sanitaires : 40 mg/kg à l’horizon 2030 et 20 mg/kg à terme, au plus tard en 2038. L’enjeu est d’agir directement à la source afin de diminuer durablement la contamination des sols et, par conséquent, l’exposition alimentaire de la population.
Cependant, même en réduisant ces apports dès aujourd'hui, les effets sur la contamination des aliments seront lents à se faire sentir : le cadmium s’accumule dans les sols et dans l’organisme, avec une élimination lente (10 à 30 ans pour une réduction de moitié).
En parallèle, la contamination des aliments et l’imprégnation de la population sont régulièrement surveillées, afin de suivre l’évolution de la situation dans le temps, et d’adapter les mesures de prévention.
De premières étapes importantes ont été franchies vers le remboursement du dépistage de l’exposition au cadmium, attendu à l’été 2026. C’est une avancée pour les personnes les plus à risques. Mais ce dépistage n’est pas destiné à tout le monde : il concerne des situations précises (comme la résidence en zone de contamination avérée), et doit rester ciblé et médicalement justifié.
L’essentiel à retenir
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