Comment le savoir scientifique et médical se construit-il ?

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Service Public d'information en Santé

08/12/2021 6 mins de lecture

La crise de la Covid-19 a été l’occasion d’assister en direct au développement des connaissances scientifiques sur cette maladie, développement accéléré et largement commenté dans le contexte d’internet et des réseaux sociaux.

Pour certains observateurs, en particulier celles et ceux peu familiers avec la démarche scientifique, ce développement a été source de confusion lorsque de nouvelles données semblaient contredire des données plus anciennes sur lesquelles chacun s’était appuyé pour gérer, au quotidien, cette épidémie.

Comment se développe le savoir scientifique ? Pourquoi les certitudes d’hier peuvent-elles être soudainement balayées par de nouvelles découvertes ? Cela signifie-t-il que la science, au fond, ne sait rien ? Autant de questions légitimes auxquelles, en se fondant sur l’histoire des sciences, il est possible d’apporter une réponse.  

Depuis son origine, l’espèce humaine est exposée aux phénomènes de la nature. Dans l’optique de sa survie, l’homme a dû apprendre à anticiper ces phénomènes. Avec l’expérience (la sienne et celle des personnes l’ayant précédé), il a d’abord développé ce qu’on appelle des « savoirs empiriques », c’est-à-dire non démontrés scientifiquement.

Mais les savoirs empiriques, s’ils parviennent à associer des causes et des effets, n’expliquent pas pourquoi ces causes et ces effets sont liés. Ces savoirs ont du mal à prédire ce qui va se passer dans des domaines voisins mais distincts. Ils ne s’inscrivent pas dans une connaissance plus générale du fonctionnement du vivant.

Au départ de la démarche scientifique, il y a toujours une théorie

Pour tenter de comprendre comment fonctionne la nature, donc notre corps, tout démarre avec une théorie. Un jour, une personne propose, sur la base de ce que l’on sait, une suite d’hypothèses sur un enchaînement logique permettant d’expliquer les choses, de la même manière qu’un inspecteur de police propose un scénario pour expliquer un crime. Pour être recevable, ce scénario doit être compatible avec l’ensemble des faits observés et proposer des liens logiques entre ces faits. Rien ne garantit qu’il décrive ce qui s’est vraiment passé, mais il constitue une base de départ raisonnable pour travailler la question.

Un seul fait ne peut pas justifier une théorie, de la même manière qu’une seule étude ne suffit pas pour généraliser ses résultats. Une théorie exige d’être soutenue par plusieurs faits. Parfois, à partir de ces faits, plusieurs théories peuvent être proposées. Dans ce cas, la règle scientifique veut que l’on commence à explorer la théorie la plus simple, c’est-à-dire celle qui fait intervenir le moins d’hypothèses : c’est la règle dite « du rasoir d’Ockham »  

Une théorie est faite pour être démentie

Ce qui est parfois difficile à accepter pour une personne qui n’est pas familière avec la démarche scientifique, c’est que, par définition, une théorie est vouée à être démentie. Ou, plus exactement, à être modifiée, parfois de manière importante, pour être de plus en plus adaptée aux observations scientifiques qui s’accumulent. De la même manière que le scénario de notre inspecteur pourra être remis en cause par la découverte de nouvelles preuves. Mais alors, pourquoi avoir recours à des théories temporaires ?

Lorsqu’on s’appuie sur une théorie, même imparfaite, on peut faire des prédictions. Ensuite, il s’agit de vérifier si ces prédictions sont justes (à l’aide d’expériences). Si c’est le cas, la théorie survit et se renforce. Si ce n’est pas le cas, il va falloir construire une nouvelle théorie qui puisse expliquer à la fois les données anciennes et ces nouvelles données. Cela peut prendre du temps. Parfois, les nouvelles données sont si inattendues qu’il faut construire une théorie entièrement différente de l’ancienne. C’est le cas, par exemple, de la théorie de la relativité qui a pris le pas sur la mécanique newtonienne.

Parfois, la nouvelle théorie est adoptée sans pour autant brûler complètement l’ancienne. Nous continuons à appliquer la mécanique newtonienne dans la vie de tous les jours, alors que les physiciens ont plus souvent recours à la théorie de la relativité.  

Théorie réfutée après théorie réfutée, la science avance

Pour qu’une théorie soit recevable, elle doit être réfutable. Ce principe est parfois mal accepté. Une théorie non réfutable, qui expliquerait tout et son contraire, ne sert à rien. Une théorie utile est une théorie qui permet de faire de nombreuses prédictions, dont beaucoup sont évaluables par les dispositifs expérimentaux disponibles. La théorie de la relativité a mis du temps à être acceptée parce que les chercheurs, à l’époque, ne disposaient par des outils nécessaires pour vérifier certaines de ses prédictions.

Dans le monde scientifique, la réfutation d’une théorie est perçue comme une victoire car elle ouvre le chemin à une théorie plus proche de la réalité des choses. Pourtant, chez un observateur non scientifique, cette réfutation peut engendrer un sentiment d’échec, une perte de confiance dans la science. Il est important de réaliser qu’il n’en est rien, que la fin de ce qui était jusque-là une quasi certitude est toujours un progrès pour la science.  

Au cœur de l’évaluation de la théorie, les protocoles expérimentaux

On l’a vu, le progrès scientifique exige que l’on vérifie les prédictions qui peuvent être faites à partir de la théorie proposée. Pour cela, il est nécessaire de mener des expériences selon des règles précises destinées à assurer l’objectivité de l’observateur, ainsi que la transparence sur les conditions de l’expérience (afin que cette expérience puisse être reproduite par d’autres équipes dans les mêmes conditions) : c’est le « protocole expérimental ».

Pour être valide, celui-ci doit préciser à l’avance ce qui sera mesuré, ainsi que le nombre de mesures à réaliser en fonction des marges d’erreur, afin d’être statistiquement significatif (plus la marge d’erreur est importante, plus il faudra de mesures). Cette notion de signification statistique est fondamentale : elle permet de distinguer ce qui serait dû au hasard de ce qui est dû à l’intervention évaluée. Par exemple, lorsqu’on évalue l’efficacité d’un médicament, il va falloir non seulement préciser à l’avance le type d’améliorations recherchées (soulagement des symptômes, réduction des décès, par exemple), mais aussi le nombre de patients à inclure dans chaque groupe (le groupe qui reçoit le médicament et celui qui n’en reçoit pas). Si les effectifs de ces groupes sont trop faibles, le risque existe de ne pas pouvoir distinguer l'effet du hasard de celui du médicament, en particulier si celui-ci est modeste.   

Essai contrôlé, randomisé, en double aveugle… de quoi parle-t-on ?

Pour évaluer un effet, mieux vaut effectuer une comparaison entre deux groupes : avec et sans l’intervention testée (l’essai est dit « contrôlé »). Les deux groupes doivent être comparables (donc suffisamment similaires) lorsque le protocole démarre : l’essai est alors dit « randomisé ».

De plus, pour améliorer l’objectivité d’une étude, mieux vaut que l’observateur (le médecin, le patient) ne sache pas s’il administre ou prend le médicament ou le placebo : c’est ce qu’on appelle le « double aveugle ».

Ce n’est qu’à ces conditions que le dispositif expérimental sera suffisamment fiable pour valider ou invalider l’hypothèse testée.

En conclusion, il est important de garder à l’esprit que la science avance en se remettant systématiquement en question. Les théories abandonnées ne doivent pas être vues comme des échecs mais comme les marches d’un escalier qui, petit à petit, nous rapprochent de la réalité. Lorsqu’une étude clinique de bonne qualité méthodologique contredit les études précédentes, c’est une nouvelle fenêtre qui s’ouvre sur la compréhension du vivant.

Auteur : Service Public d'information en Santé