Accepter l’incertitude, moteur de la recherche scientifique et médicale

08/04/2022 6 mins de lecture

Tout au long de la pandémie de Covid-19, les données scientifiques (et les décisions en découlant) ont parfois paru se contredire au fil des semaines : mode de contamination, intérêt du port du masque, intérêt des vaccins chez les plus jeunes, par exemple.

Certains, déterminés à pousser des infox en santé (« fake news »), ont profité de cette progression chaotique des connaissances pour faire le procès de la méthode scientifique, et crier haut et fort que l’incertitude minait la science.

Aux yeux des scientifiques, l’absence de certitudes est une vertu essentielle car elle est le moteur de leur travail. En effet, la méthode scientifique repose pour beaucoup sur la remise en question des connaissances du présent, dans l’optique de s’approcher, étude après étude, au plus près de la réalité.

Comprendre et accepter l’incertitude en science est essentiel lorsqu’il s’agit de prendre une décision éclairée, qu’elle soit personnelle (pour sa santé) ou politique (dans une optique de santé publique). Scientifiques, décideurs et citoyens doivent s’emparer de cette question pour redonner à la science toute sa place, et rien que sa place, dans la société.

L’incertitude, une situation normale en science

Pour les chercheurs formés à la méthode scientifique et à l’expérimentation, l’incertitude est une situation normale. Ce que nous pensons savoir aujourd’hui peut tout à fait être précisé, affiné ou contredit demain. Comment alors « croire en la science » ?

La science avance en soumettant des hypothèses à une démarche de vérification expérimentale. Parfois, les études confirment l’hypothèse. Mais cela ne veut pas dire que cette hypothèse décrit la réalité complète et absolue : cela signifie qu’elle est compatible avec ce que nous pouvons mesurer aujourd’hui avec nos connaissances et nos moyens. Demain, des outils plus performants pourront peut-être affaiblir cette hypothèse et permettre de tester une hypothèse nouvelle qui s’avèrera un peu plus proche de la réalité. C’est ainsi que la science avance, à petits pas mais à pas assurés par une démarche codifiée. Croire en la science, c’est surtout croire en la puissance de la méthode scientifique.

L’incertitude, garantie de la probité des chercheurs

En science, poser une conclusion de manière définitive, avec des termes péremptoires, n’a pas de sens. Ceux qui se vantent de savoir une chose avec certitude ne sont pas des scientifiques. Les chercheurs, même lorsqu’ils appuient leurs recherches sur des informations considérées comme « validées » (par plusieurs études de bonne qualité méthodologique), savent qu’il est possible qu’une nouvelle étude, suivie d’autres allant dans le même sens, vienne chambouler ce socle d’informations de base.

Néanmoins, les connaissances dont nous disposons aujourd’hui, si elles ont été acquises avec méthode, restent assez solides pour continuer à comprendre le monde, construire de nouvelles hypothèses, voire prendre des décisions aujourd’hui, sans attendre une impossible certitude qui arriverait demain.

Quelles sont les sources de l’incertitude ?

En science, les sources d’incertitude sont nombreuses : limites des instruments de mesure ou de la nature des paramètres mesurés, limites liées à ce que nous savons et ne savons pas au moment où nous posons une hypothèse, erreurs de mesure ou d’interprétation, mais aussi place du hasard dans les phénomènes naturels. Par exemple, dans l’évolution de la pandémie de Covid-19, le hasard intervient fortement dans l’apparition de nouveaux variants (hasard des mutations) et dans le processus de leur sélection naturelle (hasard du milieu dans lequel ces mutations surviennent). Prédire de façon certaine l’évolution de la pandémie est rendu impossible par cet élément d’incertitude lié au hasard. Il est possible de raisonner sur le « plus probable », mais jamais sur le « certain ».

Comment réduire l’incertitude ?

Une fois accepté le fait que nos connaissances sont et seront toujours incertaines, comment construire un socle solide sur lequel prendre néanmoins des décisions en termes de science mais aussi de santé publique ou, plus généralement, de choix de société (par exemple vis-à-vis du réchauffement climatique) ?

Une information scientifique gagne en force lorsqu’elle fait l’objet d’études de bonne qualité méthodologique, répétées par des équipes de chercheurs différentes, cohérentes entre elles et avec l’état des connaissances, et analysées de manière critique en relation avec les autres études sur le sujet.

Malheureusement, trop souvent, les médias ont tendance à tirer des conclusions hâtives d’une seule étude aux résultats surprenants, sans attendre que ces résultats soient confirmés par d’autres études et d’autres équipes. Le temps de la science, qui est par définition lent, n’est pas celui des médias, ni celui de la décision sanitaire en temps de crise.

Prendre des décisions malgré l’incertitude

En octobre 2020, un séminaire de la Fédération nationale de l’information médicale se demandait « Comment décider sans savoir ce que l’on saura demain ? », une formulation qui décrit de manière pertinente les tensions qui peuvent survenir entre les scientifiques (travaillant sur le temps long) et les décideurs (qui doivent agir rapidement).

Pourtant, malgré l’incertitude, il est possible de prendre des décisions. En effet, la science travaille aussi sur l’incertitude et peut, sur un sujet donné, préciser et structurer cette incertitude, par exemple avec l’aide de la science des probabilités. Ainsi, les scientifiques peuvent informer les décideurs de ce qu’ils savent en précisant le degré d’incertitude de chaque élément de savoir.

Les décideurs peuvent alors, en connaissance de cause, sélectionner les données scientifiques qu’ils pensent suffisamment certaines et les intégrer dans l’équation de leur décision. Dans cette équation intervient également le principe de précaution : si l’enjeu est vital, une décision pourra être prise malgré un haut niveau d’incertitude, pour mieux protéger la santé des citoyens. Cela a, par exemple, été le cas lors de la crise de la vache folle où la consommation de viande provenant du Royaume-Uni a été interdite alors même que les données scientifiques sur la nature infectieuse de la maladie souffraient encore d’un degré d’incertitude non négligeable.

L’incertitude, mise à profit par les désinformateurs

Malheureusement, et la pandémie de Covid-19 en a été un exemple criant, l’incertitude inhérente à la science est parfois mise à profit par des institutions ou des individus mal intentionnés, dans une volonté de manipuler le grand public. En effet, il est facile de mettre en avant l’incertitude de la science pour prétendre que les études ne sont pas fiables et souffler sur les braises de la méfiance généralisée, tant au niveau du grand public que des décideurs. En jouant sur la confusion entre incertitude et ignorance, il est possible d’influencer l’opinion, en semant le doute sur des informations pourtant scientifiquement solides. Par exemple, les données scientifiques liant le tabagisme au cancer du poumon ont longtemps fait l’objet de critiques sur la base de l’incertitude, et ce malgré leur solidité méthodologique, dans l’optique de continuer à promouvoir le tabac.

De plus, parce que les médias ont pour règle de présenter sur un pied d’égalité toutes les opinions sur un sujet (l’« exigence d’équilibre »), ils offrent une plateforme aux semeurs de doute, sans préciser que l’incertitude que ceux-ci mettent en avant est normale. Face à ses actes de désinformation, il est essentiel de garder à l’esprit que la valeur d’une information dépend de la méthode avec laquelle elle a été obtenue, ce qui différencie les scientifiques des commentateurs.

L’incertitude, source de dialogue entre les scientifiques et la société

Pour que l’incertitude scientifique n’entraîne pas de remise en cause de la méthode scientifique et de rejet du concept même d’information validée expérimentalement, il est essentiel que cette incertitude devienne le thème d’un dialogue continu entre les scientifiques, les décideurs et les citoyens.

Au cours de ce dialogue, les scientifiques peuvent expliquer les sources de l’incertitude et comment ils parviennent à progressivement la réduire, les décideurs peuvent mieux la prendre en compte dans leurs politiques et les citoyens comprendre comment cette incertitude, loin de dévaloriser les informations scientifiques, est le moteur central du travail des chercheurs.

Comprendre l’incertitude en science, c’est également comprendre pourquoi la recherche scientifique doit être activement et durablement soutenue, et pourquoi il est essentiel que les chercheurs aient davantage d’opportunités de partager leurs connaissances, avec toutes leurs incertitudes, sans que celles-ci ne soient perçues comme un échec de la méthode scientifique.

Auteur : Service Public d'Information en Santé (SPIS)