21/11/2022 6 mins de lecture
Médias, livres et plus récemment séries ont contribué à populariser la notion de « haut potentiel intellectuel » – ou HPI – auprès du grand public. Ce phénomène s’est accompagné d’un certain nombre d’idées reçues, notamment celle que les enfants HPI sont en grande majorité en décrochage scolaire ou en souffrance psychologique ou bien encore qu’ils ont souvent un profil type d’intellectuel au détriment d’un corps peu habile qui expliquerait leur maladresse. Dans ce contexte, le nombre d’offres en ligne promettant à des parents parfois démunis de diagnostiquer leurs enfants, en leur faisant passer un test de QI, a explosé.
Mais quels sont les fondements scientifiques de cette pratique ? Comment définit-on concrètement le concept de « haut potentiel » ? Et quelles sont les priorités pour les chercheurs qui travaillent dans ce domaine ?
Le concept de haut potentiel intellectuel a évolué au cours des 20 dernières années et fait l’objet de débats entre spécialistes. Néanmoins, la définition de l’OMS, généralement retenue dans la littérature scientifique, précise que le HPI correspond à un quotient intellectuel (QI) d’au moins 130. Cela représenterait un peu plus de 2 % de la population, soit en France plus de 200 000 enfants.
Si on s’appuie sur la définition de l’OMS donc, il suffirait d’obtenir un score de 130 ou plus à ce test pour être désigné HPI. Cependant, plusieurs questions se posent notamment en ce qui concerne le coût du test de QI et la qualité des évaluations complémentaires proposées aux familles : en l’absence d’une analyse rigoureuse par un psychologue ou neuropsychologue clinicien spécialiste du sujet, un score donné par un test effectué en ligne ou par un expert peu scrupuleux n’a pas une grande valeur.
En effet, des travaux attestent désormais de l’importance d’évaluer les enfants dans leur globalité, non pas uniquement avec des tests de QI mais aussi avec des évaluations pluridimensionnelles normées (prenant en compte des aspects du développement neuropsychomoteur, et notamment l’attention, le langage, le développement psychoaffectif…).
Enfin, si toutes ces évaluations constituent des outils précieux, les résultats sont toujours à replacer et à analyser dans le contexte environnemental dans lequel un enfant évolue (environnement familial, socioculturel et scolaire), ainsi qu’en fonction de son histoire singulière. Ainsi, c’est lorsque que l’enfant qui présente un développement verbal mature, commence à poser des problèmes de comportement à la maison ou à l’école (et dès la maternelle), avec ou sans retentissement sur les notes scolaires, qu’il peut être intéressant de commencer à l’évaluer afin de comprendre s’il existe des raisons expliquant son comportement. Trop souvent, l’enfant est évalué tardivement au niveau du collège parce qu’à ce moment-là, tout se complique au quotidien, en l’occurrence au niveau de l’exigence scolaire. À l’inverse, tous les comportements turbulents ne doivent pas être systématiquement associés à un profil HPI et peuvent résulter d’autres causes.
Pour les enfants de 6 à 17 ans, le test en vigueur le plus indiqué est le WISC-V. Il permet d’obtenir le profil cognitif complet ainsi qu’un score pour les cinq composantes principales de l’intelligence cognitive : indice de compréhension verbale, indice visuo-spatial, indice de raisonnement fluide (raisonnement logique), indice de mémoire de travail (mémoire à court terme) et indice de vitesse de traitement (vitesse de pensée et d’exécution). Chacun de ces indices est construit en faisant passer aux enfants différents tests (des « subtests »).
Une bonne pratique peut être de présenter les résultats au test sous forme d’intervalles de confiance, en évitant le plus possible, tant avec les familles qu’avec les équipes, l’adhésion aux scores et en essayant ouvrir une discussion sur le profil cognitif en incluant d’autres types d’évaluation.
Pour que les évaluations proposées soient pertinentes et puissent ainsi améliorer l’identification des enfants, les scientifiques estiment qu’il est nécessaire de mener des recherches rigoureuses pour mieux documenter les caractéristiques du HPI, et ce dès les premiers stades du développement (et non seulement lorsque les enfants sont en âge scolaire).
Des données ont par exemple permis de confirmer qu’au-delà d’avoir un QI supérieur à 130, ces enfants se caractérisent par un développement moteur et langagier précoce par rapport aux enfants « neurotypiques ». La capacité à s’assoir, l’acquisition de la marche ou encore l’accès au langage (avec l’apparition des premières phrases) se feraient par exemple plus tôt que pour les autres enfants.
D’autres travaux mettent en exergue néanmoins que certains enfants HPI peuvent présenter ce qu’on appelle un « profil de QI hétérogène », c’est-à-dire que les scores obtenus aux différents indices du test sont marqués par de grands écarts. Les scores les plus bas révèleraient ainsi des difficultés sur certains aspects, par exemple au niveau de la motricité fine (difficultés pour écrire lisiblement, trouble de la coordination ou visuo-spatiaux…), même quand d’autres indices sont particulièrement élevés (par exemple l’indice de compréhension verbale).
Certains de ces enfants répondraient même aux critères diagnostics d’un trouble développemental de la coordination (TDC ou dyspraxie), qui se traduit par des difficultés importantes dans différentes activités de la vie quotidienne (utiliser des couverts, s’habiller, attacher ses lacets…) ou dans des activités ludiques (jeux de construction, puzzles…).
Par ailleurs, les données suggèrent que les enfants HPI avec un profil de QI hétérogène peuvent présenter une plus grande tendance à l’isolement, à l’introversion, et à l’anxiété. Par ailleurs, certains d’entre eux peuvent présenter des réactions fortes à la frustration et même certains traits de dépression. Or cela passe souvent inaperçu car ils arrivent généralement à masquer leurs difficultés par des stratégies de compensation.
Ces résultats issus de la recherche soulignent donc là encore la nécessité de proposer aux enfants des évaluations plus complètes, qui s’intéressent au profil de QI et aux éventuelles disparités entre les indices du test. De plus, il est important que ces investigations complémentaires utilisées soient standardisées et normées notamment dans les domaines neuropsychomoteur, neuropsychologique et psychoaffectif. Ce dernier domaine n’est pas à négliger, car les tests peuvent faire apparaître des difficultés au niveau de la cognition sociale (difficultés d’empathie, hypersensibilité émotionnelle…).
Alors que c’est souvent l’aspect qui est le plus mis en avant, notamment dans les médias, il est important de souligner aussi que HPI n’est pas forcément toujours synonyme de difficultés scolaires. Les HPI les plus connus étant ceux qui consultent, il n’est pas étonnant de retrouver dans ce groupe des problèmes qui en font leur réputation. S’il est avéré que les enfants à haut potentiel peuvent présenter des troubles des apprentissages, il est également important de souligner que tous ne sont donc pas systématiquement en situation d’échec scolaire. À l’inverse, tous les enfants qui connaissent des difficultés scolaires ne présentent pas un HPI.
Face au risque de décrochage, il est essentiel lors des évaluations de l’enfant d’analyser s’il existe des problèmes qui peuvent expliquer un décrochage scolaire : par exemple, si l’enfant montre de l’anxiété. En effet, les troubles anxieux sont présents chez 40,5 % des enfants HPI et associés de façon hétérogène à un haut potentiel verbal avec des troubles de la motricité qui impactent par exemple leur écriture.
Pour les scientifiques, la priorité est de continuer les recherches pour mieux identifier le fonctionnement et bien décrire les caractéristiques particulières, les compétences cognitives et les éventuelles difficultés des enfants HPI dans toute leur diversité, en s’appuyant sur une articulation entre les professionnels de l’Éducation nationale, de la santé et de la recherche.
À retrouver sur presse.inserm.fr/identifier-le-haut-potentiel-intellectuel-avec-un-test-sur-internet-vraiment/45987/
10/11/2022 3 mins de lecture
Le quotient intellectuel (ou QI) est un sujet qui anime bien des passions. Tandis que le projet d’une carte mondiale des QI entraînait une vive polémique sur les réseaux sociaux en 2019, c’est aujourd’hui la baisse de QI à l’ère du digital qui embrase les discussions. Sans parler des nombreux tests gratuits qui ornent les bannières publicitaires… Mais qu’entend-on par QI et intelligence ? Les tests que l’on trouve sur internet sont-ils vraiment fiables ? Et à quoi servent réellement les scores de QI ?
La première « échelle métrique de l’intelligence » est inventée en France, par le psychologue Alfred Binet au début du XXe siècle à la demande du ministre de l’Instruction publique qui souhaite disposer d’un outil pour détecter les élèves en difficulté scolaire. En observant ses filles, Alfred Binet imagine que l’on peut évaluer l’intelligence à partir du raisonnement, de la compréhension et de la mémoire. Il cherche alors à identifier les aptitudes qui sont caractéristiques de chaque tranche d’âge. Face à une image, par exemple, un enfant de 3 ans va énumérer ce qu’il voit, un enfant de 7-8 ans va décrire l’image, tandis qu’un enfant de 10-12 ans va commencer à l’interpréter.
Ce premier test d’intelligence, qui deviendra le premier test de Quotient Intellectuelle ou de QI sous l’influence d’un chercheur de l’Université de Stanford, établit un rapport entre l’âge mental de la personne et son âge réel. On multiplie ensuite ce chiffre par 100 pour obtenir le QI. Si un enfant de 10 ans réussit les épreuves d’un enfant de 12 ans, alors il sera en avance et aura un QI de 120 (12/10*100).
Le QI évalue ainsi les performances d’un individu par rapport à des individus qui ont le même âge que lui. Le test Stanford-Binet va devenir un test de référence dans les années 1960-1970 avant que d’autres approches ne prennent le relais. Le WAIS (Weschler Adult Intelligence Scale), par exemple, est aujourd’hui un test de QI très utilisé pour les adultes tandis que le WISC (Wechsler Intelligence Scale for Children) sert à évaluer les performances des enfants.
Les tests de QI restent encore aujourd’hui les seuls outils capables de mesurer « l’intelligence générale » de manière fiable et prédictive. Toutefois, ces tests n’évaluent qu’un nombre restreint de capacités : des capacités verbales, spatiales et mathématiques mais pas ou très peu les compétences artistiques ou créatives par exemple. Par ailleurs, les scores de QI – comme ceux obtenus sur les sites internet – sans interprétation par un psychologue agréé ne veulent pas dire grand-chose. Voire, rien du tout. Ces chiffres doivent être interprétés à la lumière de l’histoire et de la personnalité de l’individu. D’ailleurs, conscient de la singularité humaine, Alfred Binet souligne déjà à l’époque que son test « n’est pas une machine qui donne notre poids imprimé sur un ticket comme une bascule de gare ».
Du côté de la recherche, la notion même d’intelligence est très discutée car elle recouvre une réalité complexe et une multitude d’aptitudes. Les chercheurs en neurosciences qui souhaitent évaluer une compétence donnée chez un groupe d’individus ne font pas appel aux tests de QI pour leurs mesures, mais ils l’utilisent comme critère de sélection pour recruter les participants à leurs études, au même titre que le sexe ou l’âge.
Au cours du xxe siècle, les résultats aux tests de QI ont augmenté de façon lente et progressive dans les pays industrialisés, en raison notamment de l’alphabétisation et de l’élévation du niveau d’éducation. Cet accroissement a été baptisé l’effet Flynn. Toutefois, depuis les années 2000, les résultats se sont stabilisés et commenceraient même à régresser dans plusieurs pays. Une baisse qui fait aujourd’hui polémique, et soulève notamment la question de savoir s’il est pertinent de comparer le QI d’individus dont le contexte culturel est parfois radicalement différents.
À retrouver sur presse.inserm.fr/le-qi-une-mesure-fiable-de-lintelligence-vraiment/45981/